dimanche 2 février 2014

Vieux yeux



Peut-être que j’me trompe, peut-être que chu dans l’champ. Peut-être qu’au fond, j’ai rien compris, que c’est désolant. Peut-être que c’que j’vois dans leurs mouvements, leur désenchantement, leur désintéressement, leur désillusionnement, c’est un leurre, que du vent. Peut-être. Peut-être pas non plus. Je sais pas. Je sais plus.

Parce que je suis de plus en plus loin, je vieillis. Et qu’avec ces yeux d’adultes, on n’y voit pas toujours clair. On regarde de loin, on préjuge, on peut pas croire, on sermonne, mais on se souvient, quand même, un tout p’tit peu. On se souvient que jadis, on adolesçait un peu, en moins pire c’est certain, mais jadis, nous adolesçâmes. Ah! Nous fûmes ben mieux, nombrilise-t-on, pas si tant pire, juste assez. Et on regarde de loin, dans notre temps, avec nos yeux de vieux qui ne voient plus tant qu’ça, du moins pas aussi loin que ça, parce qu’on vieillit, et on voit tout brouille et on s’engaillardit l’image du passé et on se désole pour eux parce qu’au fond, on voudrait mieux pour eux.


Pourtant, quand on regarde mieux avec nos yeux usés ces grands enfants, ces petits adultes derrière leur pupitre, on voit bien qu’ils ne veulent pas ce qu’on veut. Et parfois, tout ce qu’ils veulent, c’est le contraire. Le contraire de n’importe quoi. Alors on dit oui, juste pour voir, et ils disent non. Et on comprend, quand on regarde mieux avec nos yeux de fossiles qui voient bien juste ce qu’ils veulent bien voir. On voit bien, à moins que j’me trompe. On voit leur grand corps, leur corps de grand, dans lequel ils sont encore tout petits. On voit leur armure, de plus en plus solide, mais dans laquelle, c’est encore un peu fragile. Et on se convainc un tout p’tit peu que nous fûmes bien plus solides.

On le voit, quand on met nos lunettes de myopes périmés. On le voit qu’ils veulent être adultes, mais pas trop, ne sont plus des enfants, mais pas tant qu’ça, qu’ils sont presque grands, mais pas vraiment. Et on arrête de préjuger quelques minutes. Et là, parfois, on voit mieux. Et on les aime un peu. Parce que ces grands enfants qui contrarient, c’est quand on arrête de préjuger, c’est quand on les regarde mieux, même avec nos vieux yeux, qu’on aime ce qu’on voit, même si on est loin, même si on a un peu dérivé dans l’temps.
Et si on les observe, de notre regard ancestral, et qu’on les aime mieux, on voit parfois l’enfant, parfois le fragile qu’ils cachent tant, pourtant si attendrissant, qu’ils préfèrent dissimuler sans toutefois vouloir quitter. Et on se demande, désuets philosophes, pourquoi il faut vieillir pour avoir envie de rajeunir.


jeudi 23 janvier 2014

Quand j'étais une hippie

Incontestablement, dans mon ancienne vie, j'étais une hippie et vivais dans une commune. Avec des poules et des vaches sans doute. J'avais fort probablement un champ de marguerites dans les cheveux et ben des patches sur mes jeans. Tout le monde s'aimait et avait un sourire béat collé au visage en permanence. Il y avait peut-être même une licorne ou deux qui gambadaient tout près de notre maison bâtie avec les roches puisées une à une au fond de la rivière qu'on entendait couler tard, le soir, quand nos chandelles avaient répandu sur le bois de la table leur vraie cire d'abeille des ruches d'élevage qu'on s'était patentées au bout du terrain. Mais ça, c'est moins certain...

On s'entraidait. L'un faisait la bouffe, l'autre lavait les bouches crottées des enfants qui piaillaient en cabriolant dans l'immense cuisine qui sentait bon les épices et les légumes, l'autre encore lavait le linge avec du savon concocté à même le lait de chèvre traite un matin où des rayons du soleil naissant empalaient des mousses de pissenlit voletant et tourbillonnant joyeusement. Personne ne se coupait les cheveux ni la parole. On était occupés, mais on était heureux ; chacun se préoccupant du bien-être de l'autre comme du sien. Pis le soir, on mangeait des guimauves bio en chantant "Heureux d'un printemps". D'ailleurs, Piché me doit encore des droits d'auteur sur la toune.

Pourquoi sais-je ça, t'enquiers-tu, lecteur inquiet?

C'est ma façon de me convaincre que c'est la raison pour laquelle deux réalités de ma vie actuelle me sidèrent autant.

Première réalité aberrante : l'isolement. Nos maisons sont de plus en plus grandes, avec de moins en moins de monde dedans. On a de plus en plus d'intimité, mais de moins en moins d'amitiés. De plus en plus de calme, mais de moins en moins de musique. De moins en moins d'enfants, mais de plus en plus de chambres. On s'isole. On s'éloigne. On se solitudifise. On se tour d'ivoirise.

Je m'ennuie de ma vie de hippie, où je pouvais entendre vivre.

Deuxième réalité consternante : l'égocentrisme urbain. On ne connait pas ceux qu'on côtoie, donc on ne s'en soucie pas. On force le piéton frigorifié à attendre au coin de la rue même quand on frôle le -40 degrés parce que c'est notre tour de passer au stop. On ne tient pas la porte à la maman avec sa poussette double, ses dix sacs pis sa broue dans l'toupet qui vient d'escalader les sept marches devant l'entrée du centre d'achats. On s'envoie chier pour des places de stationnement la veille de Noël. On coupe la file de chars à la lumière parce qu'il faut absolument arriver dix-huit secondes plus tôt au travail. On maugrée après la tite madame avec des grosses lunettes pis des cheveux sales qui cherche ses cennes à la caisse du IGA plutôt que de lui fournir la piasse qui manque. On lève le nez sur du monde qui couche dehors. Pis on se réconforte en se convaincant que c'est suffisant d'aller porter notre vieux linge dans le bac bleu sur le coin du Maxi. On a le nombril qui grossit, qui s'urbanise. Qui s'étend comme la ville qu'on habite.

Je m'ennuie des p'tits nombrils de campagne, qu'on pouvait encore laver avec un simple Q-tips.










dimanche 12 janvier 2014

À la recherche du OUMF perdu

6h15, Stoneham, dans la chambre d'en bas.

- Ma tite vache a mal aux pattes, tirons-la, par la queue, elle ira bien mieux, dans un jour ou deux... Maman?... (Temps d'attente, pour voir si sa comptine a bien joué son rôle d'alarme de cadran qu'on a juste envie de snoozer, un samedi matin, lendemain de sushis-martinis-finalement-virés-en-vodka-jus-de-tits-fruits-parce-que-j'avais-oublié-mon-soho.) Mamaaaaaaaaaaaaan? ...Ma tite vache a mal aux pattes, tirons-la, par la queue, elle ira bien mieux, dans un jour ou deux... Mamaaaaaaaaaaaan?????? (La voix monte d'un cran, elle se fait insistante, perceptiblement plus agaçante.) Maaaaaaaaamaaaaaaaaaaaaaan????? C'est où, nulle part, mamaaaaaaaaaaaaan? C'est tu proche de Stoneham? Maaaaaaaaaamaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaan???????? (La voix, cette fois, me poignarde amoureusement les tympans.)

- Oli, il fait encore noir. Ferme tes yeux, marmonne-je, sans grand espoir.


6h15, Stoneham, dans la chambre d'en haut.

- MAAAAAAMAAAAAAAAAAAN!!!!!!! (La voix, stridente, est paniquée, les petits yeux sont exorbités, le doigt pointe le coin du mur vide.) UNE ARAAAAAIGNÉÉÉÉÉE!!! (Tit-Loup est recroquevillé derrière son oreiller, tapi comme un lapin traqué par un renard argenté.) (Le renard argenté, il les bouffe tu les lapins?) (Pis c'est quoi, au juste, la distinction entre le lièvre et le lapin, je l'ai jamais su!) LÀ!!!! LÀ!!!! MAMAAAAAN!!! L'ARAIGNÉÉÉÉÉÉE!!!

- Ben non, Tit-Loup, tu fais un cauchemar. Il fait encore noir, fais dodo, chuchote-t-elle, encore dans le brouillard du sommeil que son fils lui a fait quitter.

Elle, c'est ma chum. C'est dans son sous-sol que ma marmaille et moi - surtout moi! - tentons de dormir. La journée commence trop tôt, pour elle comme pour moi : pain doré, verres de jus, café, expériences scientifiques visant à transformer un dedans de couche en neige artificielle (j'te jure, lecteur incrédule!) et en fusée une poche de thé vide (oui, oui!), création de cup-cakes mauves avec leur crémage multicolore, diner, ramassage, sieste de la marmaille, départ avorté vers Québec parce que l'entrée pentue - pour ne pas dire le précipice en face de chez elle - est aussi glacée qu'un beigne au miel chez Krispy Kream, retour des bagages dans la chambre du sous-sol, souper, avions en papier, crise d'enfants fatigués, douches, histoire, dodo.

- OUF! soupirons-nous, exténuées, en nous pitchant sur la vaisselle qui traine et les avions en papier qui jonchent le plancher.

Le OUF, c'est lui qui a pris la place dudit OUMF disparu. Mais il importe d'abord, d'emblée, de te définir, lecteur désorienté, ce qu'est ce OUMF que nous cherchons. Le OUMF, c'est la fois où, comme deux folles, nous avons arrêté la voiture sous une pluie diluvienne pour danser dans les trous d'eau et ensuite quémander des sacs de plastique à un gars sur son balcon dans le but de ne pas noyer mes bancs d'auto. Le OUMF, c'est la fois où, à St-Tite-des-Caps, nous avons cogné à la porte d'un fermier pour lui demander si on pouvait emprunter son champ, le temps d'un coucher de soleil. Le OUMF, c'est la fois où l'on a relevé le défi de monter le plus haut possible dans le château Frontenac, sans carte d'accès. C'est aussi la fois où, rendues à Baie Ste-Catherine, nous avons repris le traversier parce que nous avions une soudaine envie de prolonger nos vacances à Tadoussac. Pis la fois où l'on avait tellement hâte à l'été pour faire du camping qu'on avait fini par coucher avec nos sleepings, dans mon char. Dans le stationnement. Avec nos tuques. Le OUMF, c'est le démarreur du moteur. L'énergie qui propulse le corps dans n'importe quelle aventure rocambolesque dont l'esprit se souviendra invariablement.

Mais il est rendu où, ce OUMF, qu'on se demande, effouérées dans le divan, après avoir dépensé le peu d'énergie qu'il nous restait dans l'essuyage des verres? Il nous semble ne pas l'avoir vu depuis un bon boute. Est-il mort? Ou a-t-il simplement vieilli un peu? Il est plus occupé, ça c'est certain. Il a moins de temps. Il manque de sommeil aussi. Il a un agenda chargé, il court partout! Il a des nez à hydrasenser, maintenant. Il a des cours de gym le samedi matin. Il se lève la nuit pour réconforter. Pis il a des bobos à béquer, des cris à calmer, des pistes de courses à monter, des princesses à sauver, des pirates à attaquer, des trésors à dénicher, des courses d'auto à remporter, des pouliches à peigner... Et c'est là que le OUF fait son entrée, sournoisement. Et le OUF nous essouffle. Et le OUF nous pantoufle. Et parfois même, le OUF nous étouffe. Pourtant, avachies dans le salon de Stoneham, le quatre pattes cloutées pogné en haut de la pente de la montagne qui sert d'entrée de maison, nous nous acharnons à croire en la réincarnation du OUMF, ma chum et moi. Parce qu'au fond, quand on regarde ça d'un oeil objectif, c'est juste le M qui a foutu le camp pour laisser la place à OUF. C'est dire qu'il n'est pas si loin, qu'il peut revenir. S'agit simplement de trouver le M... M comme marmaille. M comme matante aussi un peu. M comme mère surtout. M, juste un peu trop occupé à construire des fusées en poche de thé devant huit pupilles ébahies et à plier des avions en papier. À s'occuper des autres petits nombrils de nos vies. Des petits nombrils qui nous prennent tout notre OUMF parce qu'ils en ont tellement, eux!

On s'en ennuie, incrustées dans les coussins du sofa, de notre OUMF. Mais le OUF n'est pas si pire que ça non plus. Il est, comment dire, un peu moins égocentrique que le OUMF. Sans contredit un peu plus prenant, un peu plus organisé. Pour ne pas dire parfois astreignant. Mais tout autant spontané, divertissant, hilarant, valorisant, déstabilisant. Pis tsé, honnêtement, même en luttant contre le sommeil avec notre doudou dans le divan de Stoneham tout en regardant le verglas verglacer, on ne l'échangerait pour rien au monde, notre OUF. Tant qu'il travaille pour une bonne cause.

Bref, OUMF, prends ton temps. On te prendra quand tu reviendras. Pour l'instant, on va se contenter d'une dose de OUM pour se calmer et profiter de ce OUF qui, lui, ne reviendra pas.

(Merci, ma chum, pour cette soirée d'écriture si... essOUFflante! )



jeudi 2 janvier 2014

Le hockey



Dimanche prochain, on va à Montréal, voir les Canadiens pratiquer. Mon fils en parle constamment. Il va mettre son chandail des Canadiens avec "Higgins" écrit dans le dos, en hommage à mon nom de famille et à un certain Chris qui joue maintenant pour Vancouver. Ça m'a fait pensé à ce texte, que j'ai écrit l'an passé:
 
Il n’a pas encore 3 ans, mais maudit, il aime le hockey, mon gars. Il regarde le hockey avec son père, à la tivi, plus longtemps que n’importe quoi d’autre. Il joue au hockey tous les jours dans la maison, et je dois toujours jouer avec lui, et il ne veut jamais faire le gardien de but : lui, il veut SCORER les buts. Et quand nous sommes allés en wéyage à Montréal, il n’a pas voulu quitter son chandail des Canadiens pendant deux jours. Pis, je le vois faire, il imite les positions de joueurs de hockey en se regardant dans le miroir de l’entrée avec son bâton dans les mains. Ah et pis, quand il voit quelqu’un avec le chandail des Canadiens, il ne manque pas de le lui faire remarquer, avec un brin d’admiration dans la pupille et un sourire de connivence du genre « on-prend-pour-la-même-équipe-man ». Et, évidemment, inévitablement, il crie : « Et le buuuuuuuut!!! » quand il réussit à déjouer le gardien, en l’occurrence moi à genoux avec le tit bâton dans les mains. Mon gars, il aime le hockey.

Tantôt, j’ai amené mon gars voir son père jouer au hockey. On n’y va jamais, normalement, parce que les parties sont toujours tard. Mais là, on a bravé la tempête pour aller à l’aréna après le souper. Et Olivier avait mis son chandail des Canadiens pour aller voir son père jouer avec les Black Hawks, mais il n’y voyait aucune incohérence. Et il les regardait, les joueurs, sur la glace, quand on est arrivés. Il ne lâchait pas des yeux non plus la zamboni juste avant que les Black Hawks et Hossa, son père, le numéro 81, fassent leur entrée sur la patinoire. Et quand les gars sont arrivés sur la glace pour le warm up – qui n’a duré que 19 secondes, déception… moi, regarder des gars en équipement de hockey faire des similis grand-écarts sur le bord d’la bande, j’ai toujours trouvé c’tait le meilleur boute! – mon fils a vécu une grande émotion. Il a vu son père monter sur la glace et c’était comme si c’était le vrai Hossa, son père. Lui, dans sa tête, il était au Centre Bell même si on n’était pas loin d’être seuls dans les estrades! Il a solennellement crié, de sa voix de soprano : « Vas-y, papa! », alors que la partie n’était même pas commencée, avec les joues rougies par les petites larmes piquantes qui lui sont montées aux yeux. Mon gars était FIER. Fier et ému. Et il a regardé toute la partie, assis sur moi, à écouter mes explications. 

Mon gars, il aime le hockey… surtout quand c’est son père qui joue.


lundi 30 décembre 2013

CUITI : Charte d'Utilisation Intelligente du Téléphone Intelligent

Ça y est. Je n'ai pas le choix. J'ai cherché une autre façon de commencer mon texte, mais aucune ne dit mieux ce que j'ai à dire. Pardonne-moi à l'avance, lecteur à la recherche d'originalité, d'utiliser ce cliché. Je m'étais juré de ne jamais m'approprier ces mots, il y en a tellement d'autres qui ne demandent qu'à être écrits. Déjà que je m'énerve quand je les utilise à l'oral, je m'apprête en plus à les écrire. Mais tu le sais, lecteur résiliant, qu'il n'y a que les fous qui changent d'idées... ou quelque chose comme ça... Alors voilà, je plonge.

Quand j'étais jeune...

OUCH! Ça fesse hein! Je le sais, lecteur abasourdi, que tu es ébranlé. Je te laisse quelques virgules pour te relever de cet upercut sur la mâchoire, de ce complément de phrase dans les dents, de cette subordonnée assommante et inattendue. Et quand tu seras debout, je te demanderai de t'asseoir, lecteur pantois, parce que je recommencerai. Voilà. Tu es prêt?

Quand j'étais jeune, (je sais, je sais, ce n'est pas facile, mais continue à lire et tu oublieras peut-être que je viens d'écrire ces mots!) j'utilisais les livres comme contenance sociale. (Ah, là, tu vois, je viens d'utiliser un mot plus compliqué auquel tu devrais porter attention plus qu'à mon complément de phrase que tu tentes en vain d'oublier.) Je t'explique. En société, on aime bien avoir l'air occupé. Attendre, seul, peut certes nous paraitre ennuyant. Mais attendre, seul, est pire encore si nos mains sont inoccupées. Tout part des mains, j'en suis persuadée. Elles sont jalouses des pieds. Eux, ils ont toujours un rôle important: nous tenir en place, marcher, glisser, taper impatiemment, grattouiller la neige, botter un caillou, varger dans le mur... (Essaye pas, lecteur outré, je t'ai vu faire l'autre jour!) La jalousie des mains nous porte à nous donner des contenances sociales de toutes sortes. La cigarette en est un bon exemple: s'occuper les mains, peu importe comment, peu importe avec quoi, quitte à s'empoisonner avec, on s'en fout, pourvu que nos mains, éternelles gamines de quatre ans pendues après leur mère, cessent leurs puériles revendications. Tu les entends toi aussi, lecteur schizophrène: "C'est loooooooong! Je pendouille, moi! J'ai fini de me balancer, là. Je veux faire autre choooooose. C'est looooooooong!" Et pour éviter la crise, on achète la paix. On le sait, qu'à long terme, on ne leur apprend pas à patienter. Mais on n'a pas envie qu'elles nous giflent comme la dernière fois. Alors, on les occupe comme on peut. 

Et moi, quand j'étais jeune (voilà, je remets ça...! tu l'avais oubliée, ma complétive, hein!?), j'utilisais les livres comme contenance sociale. Quand mes mains étaient jalouses, je lisais. Un roman, de préférence, une boite de céréales ou une étiquette de bobettes en cas d'extrême nécessité. N'importe où, n'importe quand. C'est ce qu'il y a de bien avec les livres, ils ne laissent jamais nos mains s'ennuyer. Par contre, mes doigts ont aussi appris à passer le temps autrement. Au resto, par exemple, ils faisaient des pièces de théâtre avec les ustensiles. Et dans les bars, parce qu'il m'est arrivé d'y aller quelquefois, je faisais tournoyer mon verre sur lui-même comme à un bal ou encore j'émiettais les écales de peanut en morceaux minuscules. Mes mains étaient heureuses, même si elles n'avaient pas toujours un livre entre les phalanges.

Je te raconte ça, lecteur dubitatif, parce que j'ai vieilli. Et que le livre comme contenance sociale est un phénomène dépassé, démodé, un peu comme Patrick Bourgeois: on sourit quand on se souvient qu'il existe, mais on n'en veut plus vraiment dans notre quotidien. Il a été remplacé. Il a un suppléant puissant, qui tient dans la paume et remplit sensiblement le même rôle: désennuyer nos métacarpes jaloux. Tu sais déjà de quoi je parle, lecteur perspicace: le téléphone intelligent.

Il est partout, tu le sais. Je dois être la seule, parce qu'il s'est noyé dans une mer de lait il y a un an, à ne pas en avoir. Et je m'inquiète qu'il n'y ait pas encore de règles, écrites ou non, qui gèrent son utilisation. Ah, je les vois, tes yeux au ciel. Et je t'entends me dire que jamais personne n'a géré l'utilisation de mes livres, dans mon temps, faque je devrais lâcher mon rôle de prof contrôlante pour aller boire un thé relaxant avec un peu de vodka dedans en dansant, collier de fleurs au cou, sur des tounes de la compagnie Créole. Moi je te rétorque que c'est déjà fait, tu n'es pas original. Et parce que mon livre, lui, je ne le lisais pas en conduisant, je juge ces règles nécessaires et donc je suis, ne t'en déplaise, rendue à écrire la Charte d'Utilisation Intelligente du Téléphone Intelligent. La CUITI.

1. Dans le téléphone, il y a ta vie VIRTUELLE, qu'on appelle. Cette vie se trouve dedans les Internets qui sont dedans le téléphone. Elle s'oppose (ou elle complète, selon les perceptions) à ce qu'il y a en dehors, la vie RÉELLE. C'est important de distinguer.

2. Combiner conduite automobile et vie virtuelle est interdit. Tu pourrais tuer quelqu'un dans la vie réelle. (Et non, ledit quelqu'un ne pourra pas demander à ses amis facebook une autre vie réelle.)

3. À moins que ta vie virtuelle ne serve à sauver une vie réelle, la vie réelle passe avant la vie virtuelle. Surtout au resto.

4.  Mélanger six martinis, trois shooters de Goldschläger, quatre bières et cinq verres de vin à ta vie virtuelle n'est pas une meilleure idée qu'à ta vie réelle. Parce qu'il parait que les paroles s'envolent, mais que les écrits restent, ferme la gueule à tes doigts quand ils auront envie de texter en état d'ébriété.

5.  Tourne sept fois ton index dans les airs avant de sortir ton cell : s'il te semble inapproprié de sortir un livre et de t'y mettre les yeux, il n'est pas plus approprié de sortir ton cell.


C'est une ébauche seulement, lecteur virtuel. À mon avis, la CUITI n'a pas besoin d'être longue, elle a juste besoin d'être. Néanmoins, tu pourrais ajouter des points, comme ça je ne serais pas la seule à me faire lancer des roches...




mardi 3 décembre 2013

Contrariété mollissante

On a tous, tu en conviendras, lecteur belligérant, un petit côté rebelle plus ou moins intense. D'ailleurs, dans nos phases intenses, on dit de nous que nous sommes en crise : crise du Terrible Two, crise d'adolescence... Crises caractérisées par l'opposition, on le sait. Personne n'est original, nous y passons tous. Et pis on vieillit : on se carte de crédise, on se lave-vaissellise, on se multiplie pis, pas le choix, on se responsabilise, on se pantouflise un peu, on s'enlise parfois, on se platifie inévitablement.  Bref, on se moumounifie parce qu'on s'assagit.

Néanmoins, avoue, lecteur honnête, que tu recherches toi aussi, parfois, malgré ta matantisation (ou ta mononclisation, selon...), le sentiment de pouvoir que te procure une bonne opposition gratuite. Quand même, pars pas en peur, lecteur offusqué, je sais bien que tu n'es pas du genre à devenir acteur porno alors que tu travailles dans une école juste pour contredire tes patrons! Je le sais, aussi, que tu ne fais rien de dangereux comme passer sur un stop alors que ce n'est pas ton tour ou empêcher un sympathique conducteur d'entrer sur l'autoroute sous prétexte que c'est lui qui a un céder à faire. Nenon. Je parle d'opposition éthique, légale, mais tout de même satisfaisante. Oui oui, souviens-toi, après avoir ouvert volontairement par le coin gauche le jambon tranché alors que le paquet te sommait clairement de l'ouvrir ici, à droite, souviens-toi de ton sentiment de toute-puissance! Toi, tu ne t'en laisses pas imposer par une compagnie de jambon, oh non! Et que dire de la fois, lecteur insoumis, où tu n'as pas suivi la recette de Ricardo et que tu as mis de la sauce Worcestershire au lieu du vinaigre de vin dans le tartare, à quel point tu te sentais compétent. Tu vis dangereusement, lecteur prétentieux! Et avoue que certains matins, tu te lèves volontairement du pied gauche, juste pour provoquer un peu le destin, pour lui prouver que t'es capable d'avoir une bonne journée quand même. Que tu piles sur les lignes du trottoir pour braver l'interdit. Que tu te garoches pour choisir le chiffre 13 pour faire le contraire de tout le monde. Avoue, lecteur séditieux, qu'il t'arrive de dire noir quand l'autre dit blanc juste pour le plaisir de faire du gris.

Ne t'en fais pas. Ce sont des relents acceptables de ton adolescence, alors que tu rasais tes cheveux si tu es une fille ou te les faisais pousser si tu es un garçon. C'est une façon saine de t'affirmer en tant que personne à part entière, indépendante d'une compagnie de jambon, d'une recette de tartare ou d'un stupide destin.

Cependant, personnellement, je le vois bien : ma tendance à la contestation se ramollit sérieusement avec le temps. J'ai l'assagissement un peu trop vigoureux. Je plie de plus en plus facilement. J'ai la soumission de plus en plus aisée.

La première fois, c'était pendant la folie H1N1. J'ai beaucoup lu. Trop lu. Des études, des cas vécus de vaccins qui ont mal tourné, d'enfants à jamais hypothéqués, de parents convaincus de la corrélation entre l'incapacité de leur enfant à communiquer et le vaccin qu'il avait reçu. On tentait de me faire peur avec cette pandémie. On tentait de m'imposer un vaccin sans me renseigner sur les risques réels. Un peuple qui a peur, c'est un peuple soumis, crois-je. Et il était hors de question que je me soumette à cette peur. Je ne me ferais pas vacciner, un point c'est tout. Après tout, j'étais en santé. Par contre, j'étais aussi enceinte. Et c'est là que je me suis mise à fondre telle un Mr Freeze sur une table de péssio. Ma peur affrontait mes convictions. Imagine la scène, lecteur compréhensif. Sur le ring : ma peur d'un bord. Derrière, la population en entier qui l'encourage, bras levés, scandant des slogans ridicules. Et de l'autre, mes convictions. Rabougries, affaiblies, seules survivantes d'une crise d'adolescence de plus en plus loin. Ma peur a gagné. Je nous ai fait vacciner, mon fœtus et moi, gênée d'avoir fléchi.

Et puis aujourd'hui encore, je ne suis pas fière, j'ai encore capitulé, lecteur indulgent. J'aimais bien la légende, c'est vrai. J'aimais bien la magie autour de l'idée. Pourtant, j'exécrais particulièrement toute cette stratégie marketing, tout cet engouement dans le but évident d'inciter la population, encore et toujours, à acheter, à dépenser, à cracher de l'argent gagné à la sueur de son front pour une insipide bébelle. Il n'était pas question que je me soumette au poids du nombre, cette fois. J'allais résister. Je serais le chêne, pas le roseau. Mais ma fille a vu trainer, sur le comptoir, la minuscule tuque apposée par la SAQ sur la bouteille de vin que venait d'ouvrir son papa. Et ses yeux se sont allumés. Et la magie a opéré. Elle a immédiatement compris, de toute sa vivacité d'esprit. Et elle s'est empressée de courir partout en préparant son plan, le piège qu'elle mettrait en place pour l'attraper. Et j'ai cédé : j'en ai acheté un, malgré mon esprit de contradiction, un freakin lutin.

Voilà. Avant, j'avais des principes. Maintenant, j'ai des enfants.